« 25 décembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 245-246], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8387, page consultée le 10 mai 2026.
25 décembre [1841], samedi matin, 11 h. ½
Bonjour cher petit homme bien-aimé, bonjour cher petit Jean de Nivelle qui s’en va
quand on l’appelle1,
bonjour toi, bonjour vous, baisez-moi. Je ne veux pas vous grogner, ce n’est pas faute
de sujet ni d’envie comme vous savez bien, mais parce que je sais que cela vous est
égal et que vous vous en fichez comme de deux œufs. Seulement, je vous défends d’être
parrain avec quoi et qui ce soit, et de qui et de quoi ce soit ou je me fâcherai pour
de bon, c’est-à-dire que j’aurai un véritable et grand chagrin. Parmi les choses qui
peuvent le plus m’affliger, celle-là est une des premières et en vérité, je mérite
bien que tu me fassesa cette
concession, moi qui passe ma vie dans un suppliceb continuel pour t’ôter l’ombre d’une inquiétude et t’épargner
la plus petite contrariété. D’ailleurs, ce serait au pont
pour toutes les fécondes femelles qui t’entourent2 et qui toutes
auraient les mêmes prétentions, et de jeunes et jolies marraines. Ainsi, de toutes
façons vous avez de bonnes raisons pour refuser cette fois-ci. D’ailleurs je ne le
veux pas, ceci c’est plus fort que moi. Je ne peux pas supporter que cette méchante
bas-bleu coquette établisse un lien de commérage entre vous
et elle. Je ne le veux pas, ou plutôt, mon Toto, je t’en prie, ne me fais pas ce
véritable chagrin de cœur. J’espère que lorsque je te verrai tantôt, tu m’apprendras
que tu as refusé l’honneur de donner des gants blancs, des bouquets et des bonbons
à
Madame Jal et l’insigne bonheur de faire un septième enfant à l’accouchée.
En
attendant, je te désire et je t’aime. Tu devrais bien venir me baiser avant d’aller
à
ta bibliothèque, je trouverais la journée moins longue et moins triste. Je t’aime
du
fond de l’âme.
Juliette
1 Juliette a déjà employé cette expression le mardi 3 août. L’expression originale, qui remonte au XVIe siècle, est « C’est le chien de Jean de Nivelle qui s’enfuit quand on l’appelle ». Elle s’utilise pour désigner quelqu’un qui se dérobe quand on a besoin de lui ou un lâche. Cependant, il n’est pas question de l’animal à l’origine. Jean de Nivelle, né en 1422, était le fils de Jean II de Montmorency. Lorsque Louis XI chercha des alliés pour combattre Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, Jean II demanda à son fils d’aller se battre contre lui. Malheureusement fort peu audacieux, Jean de Nivelle refusa et son père le déshérita en le traitant de « chien ». Une autre version dit que Jean de Nivelle, désobéissant à son père et à Louis XI, se rallia à Charles le Téméraire, provoquant sa disgrâce et justifiant son appellation de chien. Enfin, une dernière évoque le fait que Jean de Nivelle, homme brutal, aurait frappé son père et qu’il se serait enfui pour éviter de comparaître devant la justice. C’est ensuite dans son histoire mise en chanson peu après qu’on rencontre ce qui deviendra l’expression : « Il ressemble au chien de Nivelle / Qui s’enfuit quand on l’appelle ». On trouve aussi la forme être (comme) le chien de Jean de Nivelle.
2 Juliette Drouet déplore parfois le fait qu’elle n’ait pas conçu d’enfant avec Victor Hugo (voir les lettres du 7 novembre 1840 ou du 16 mars 1841 par exemple).
a « fasse ».
b « suplice ».
« 25 décembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 247-248], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8387, page consultée le 10 mai 2026.
25 décembre [1841], samedi soir, 3 h. ¼
Je vous attends toujours, mon bien-aimé, tandis que peut-être vous faites le joli
cœur avec MARIE, comme vous appelez familièrement la femme
de cet imbécilea de macaque que
j’appelle COCU, moi, et qui l’est par la grâce de Dieu, de sa femme et de ses amis.
Si
j’en étais bien sûre, je regarderais comme un devoir à moi d’aller vous aider à faire
les honneurs de vous-même, malheureusement je ne peux que deviner la chose sans être
bien sûre du moment. Cependant, je vous engage à ne pas trop vous fier à ma
bonnasserie, dans l’intérêt de la susdite POISON et dans le vôtre.
Il pleut bien
fort dans ce moment-ci, ce qui m’empêchera de vous prier de me faire sortir ce soir.
Il est probable qu’en l’honneur de la fête de Noël, vous me laisserez plus seule et
plus délaissée que jamais. Enfin voilà, je L’AI VOULU, je n’ai plus le droit de me
plaindre. Ce sera bien assez de le faire si, comme je le crains, vous vous laissez
paumer par cette toupie1 de femme
que je déteste et qui me le rend bien.
En attendant, je suis bien triste et bien
mouzon, pour très peu de chose j’enverrais tout
au diable et moi-même avec. Voilà de bonnes dispositions pour un jour de Noël, mais
je
n’en peux pas avoir d’autre. Ce serait à vous à m’en faire changer si vous m’aimiez
seulement le demi quart de ce que je vous aime, mais je prêche dans le désert et je
vous aime de même.
Juliette
1 Femme de mauvaise vie.
a « imbécille ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
